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27 juillet 2011 3 27 /07 /juillet /2011 08:27

 

  gibr4

Tableau de Khalil Gibran

 

 

 

 

 

New York, 5 octobre 1923

 

 

 

Non, May, il n'y a aucune tension dans nos rencontres quand la brume nous enveloppe, mais dans les rencontres où nous conversons. Quand je vous rencontre dans ce champ calme et lointain, je trouve toujours en vous une douce et gentille jeune fille, sensible à toutes choses et presciente, qui contemple la vie à la lumière de Dieu et qui remplit la vie de la lumière de son propre esprit. Mais chaque fois que nous nous rencontrons dans la noirceur de l'encre et la blancheur du papier, je vois en vous et en moi-même des adversaires belliqueux engagés dans un duel - un duel de l'intelligence consistant uniquement en raisonnements à courte vue et en maigres résultats.

 

Que Dieu vous pardonne, vous m'avez dérobé le repos de mon coeur, et n'eussent été ma fermeté et mon opiniâtreté, vous m'auriez ôté ma foi. Il est étrange que ceux qui nous sont les plus proches sont [aussi] les plus à même de semer la confusion et le trouble dans nos vies.

 

Nous ne devons pas nous faire de reproche, nous devons parvenir à une communion et nous ne pouvons y atteindre tant que nous parlons avec une candeur enfantine. Nous avons tous deux tendance à user de rhétorique en faisant assaut d'habilité, d'ingénuité, d'embellissement et de technique. Vous et moi avons compris que l'amitié et la rhétorique s'associent difficilement. Le coeur est simple, May, et les manifestations du coeur sont des choses rudimentaires, tandis que la rhétorique est un véhicule social. Alors admettez-vous que nous devons renoncer à la rhétorique pour user d'un langage simple ?

 

"Vous vivez en moi et moi en vous, vous le savez et je le sais moi aussi".

 

Ces quelques mots ne valent-ils pas mieux que tout ce que nous avons dit par le passé ? Qu'est-ce qui nous empêchait de dire ces mots l'année dernière ? Etait-ce la gêne, l'orgueil, les conventions sociales ou que sais-je encore ? Depuis le début, nous connaissions cette vérité fondamentale, alors pourquoi ne l'avons-nous pas exprimée avec cette franchise qui caractérise les croyants dévots et fervents ? L'eussions-nous fait que nous aurions pu nous épargner doute, chagrin, regrets, indignation et vexations - vexations qui transforment le miel du coeur en amertume, et le pain du coeur en poussière. Que Dieu nous pardonne, vous et moi.

 

Nous devons nous entendre. Mais comment pouvons-nous y parvenir tant que chacun de nous ne croit pas totalement à la confiance de l'autre ? Je vous le dis, Mary, je vous dis en prenant le ciel et la terre à témoin et tout ce qui les sépare, je ne suis pas l'un de ceux qui n'écrivent des "poèmes lyriques" que pour les envoyer en guise d'épîtres privées de l'Occident à l'Orient. Je ne suis pas non plus de ceux qui, le matin, parlent comme s'ils étaient chargés de fruits et qui, le soir, oublient eux-mêmes, les fruits et le poids des fruits. Je ne suis pas de ceux qui touchent ce qui est sacré sans d'abord se purifier les doigts dans le feu. Je ne suis pas de ceux qui, ressentant le vide de leurs jours et de leurs nuits, les remplissent de galanteries. Je ne suis pas de ceux qui rabaissent les secrets de leurs âmes et ce qui est caché dans leurs coeurs pour les semer à tout vent. C'est vrai que je suis un homme très industrieux, et j'aspire à la grandeur, à la noblesse, à la beauté et à la pureté. Mais je suis aussi un étranger parmi les hommes, totalement réduit à moi-même, tout comme ceux qui sont entièrement réduits à eux-mêmes bien qu'ils possèdent sept mille amis des deux sexes. Je n'ai pas tendance non plus, comme certains, à me livrer à des prouesses sexuelles auxquelles on attribue des épithètes flatteurs et des noms élogieux. Car, comme notre prochain, May, j'aime Dieu, la vie et l'humanité ; et jusqu'à ce jour, le destin n'a exigé de moi aucune action indigne de mon prochain.

 

Quand je vous ai écrit pour la première fois, ma lettre était une marque de la confidence que j'avais en vous, mais quand vous m'avez envoyé votre réponse, c'était une preuve de vos doutes. Je ressentais le besoin de vous écrire, mais vous m'avez répondu avec réserve. Je vous ai parlé d'une étrange vérité, et vous m'avez répondu, avec affabilité : "Bien vu, vous êtes intelligent, que vos poèmes lyriques sont beaux !" Je sais trop bien que je n'ai pas observé l'étiquette familière, mais je ne l'ai jamais observée ni ne l'observerai jamais. Je sais aussi que votre réserve était due à votre peur de ce qui pourrait s'ensuivre, et que la cause de mon tourment est que je n'ai pas anticipé ce qui pourrait arriver. Si j'avais écrit à une toute autre personne que May, j'aurai pressenti ce qui allait arriver ; mais aurais-je pu révéler la vérité à quelqu'un d'autre que May ? Il est étrange que je n'en ai éprouvé aucun regret. Je n'ai éprouvé aucun regret, mais suis resté fermement attaché à la vérité en moi et désireux de vous la révéler. Aussi vous ai-je écrit fréquemment et chaque fois j'ai reçu une réponse cordiale, mais la réponse venait de quelqu'un d'autre que la May que je connaissais. J'avais l'habitude de recevoir ces réponses cordiales de la secrétaire de May, qui est une intelligente jeune femme vivant au Caire, en Egypte. J'ai crié et murmuré des mots adorateurs. J'ai bien reçu une réponse, certes oui, non pas de quelqu'un "en qui je vis et qui vit en moi", mais d'une femme réservée et pessimiste, qui donne et prend comme si j'étais l'accusé et elle l'accusatrice.

 

Suis-je en colère contre vous ? Non, pas du tout, je suis tout simplement furieux contre votre secrétaire. Ai-je donc prononcé un verdict juste ou injuste à votre encontre ?

 

Non pas du tout, je ne vous ai jamais jugée. Mon coeur ne peut permettre et ne permettra pas que vous restiez sur le banc des accusés. Mon coeur ne peut permettre et ne permettra pas que je prononce un jugement contre vous. Ce que nous partageons, May, nous tient à l'écart des tribunaux. Mais pour ce qui concerne votre secrétaire, j'ai une opinion ; chaque fois que vous et moi nous asseyons pour parler, elle entre et s'assied en face de nous, exactement comme si elle se préparait à consigner les minutes d'une conférence politique. Je vous le demande, mon amie, je vous le demande, avons-nous vraiment besoin de votre secrétaire ? Parce que si tel est le cas, je dirai à la mienne de venir, désirant moi aussi être efficace. Voulez-vous que ma secrétaire soit présente ?

 

Regardez, May ; il y a deux enfants de la montagne qui marchent en plein soleil, et là-bas se trouvent quatre personnes, une femme et sa secrétaire, et un homme et sa secrétaire. Voici deux enfants qui marchent main dans la main selon la volonté de Dieu et vers une destination voulue par Dieu, et là-bas il y a quatre personnes assises dans un bureau, discutant et ergotant, se levant et s'asseyant, chacune essayant de prouver ce qu'il ou elle croit être juste en condamnant ce qu'il ou elle croit être faux chez l'autre. Voici deux enfants, là-bas, quatre personnes, vers où penche votre coeur ? Dites-moi vers où ?

 

Oh, j'aimerais que vous compreniez combien je suis las de cette confusion inutile. Si vous saviez seulement combien j'ai besoin de simplicité. Je souhaite que vous compreniez combien j'aspire à l'absolu, l'absolu nu, l'absolu dans la tempête, l'absolu sur la croix, l'absolu qui pleure mais ne se cache pas ses larmes, et l'absolu qui rit sans pudeur - j'aimerais que vous le sachiez, j'aimerais que vous le sachiez.

 

"Que vais-je faire ce soir ?"

 

Ce n'est pas le soir ; il est deux heures du matin, où voulez-vous que nous allions à une heure si tardive ? Il vaut mieux que nous restions ici, dans ce silence. Ici, nous pouvons exprimer notre désir nostalgique, jusqu'à ce que celui-ci nous rapproche du coeur de Dieu. Ici, nous pouvons aimer l'humanité jusqu'à ce qu'elle nous ouvre son coeur.

 

Le sommeil a embrassé vos yeux. Ne niez pas que le sommeil ait embrassé vos yeux. Je l'ai vu les embrasser je j'ai vu les embrasser comme ceci ! Mettez votre tête là, sur cette épaule et dormez, dormez, ma petite dormiez, car vous êtes chez vous, dans votre patrie.

 

Quant à moi, je veillerai. Je resterai éveillé, tout seul, je dois continuer de veiller jusqu'au matin. Je suis né pour veiller jusqu'au matin. Que Dieu vous garde, que Dieu bénisse ma veille, que Dieu vous protège toujours.

 

 

Gibran

 

 

 

 

 

 


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Published by Khalil Gibran - dans Textes de Khalil Gibran
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