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16 juillet 2011 6 16 /07 /juillet /2011 15:09

 

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New York, samedi soir 21 mai 1921

 

 

 

May, mon amie,

 

 

"Avec beaucoup d' affection - oui, vraiment, avec beaucoup d'affection" - c'est une vérité simple qui ne m'est devenue claire que récemment, ouvrant en moi de nouvelles portes et de nouvelles fenêtres. Une fois que j'ai réalisé ce qui s'est produit, je me suis retrouvé confronté à des paysages dont je n'avais jamais rêvé qu'ils pussent exister en ce monde.

 

"Avec beaucoup d'affection - oui, vraiment, avec beaucoup d'affection" - et ce "beaucoup" et cette "affection" m'ont appris à prier dans la joie, à languir dans la paix et à me résigner dans l'humiliation. J'ai fini par réaliser que l'homme solitaire est capable de remplir sa solitude avec la lumière de ce mot "beaucop" et de dissiper la fatigue avec la douceur de cette "affection".

J'ai été amené à comprendre que l'homme solitaire étranger est capable de devenir un père, un frère, un compagnon et un ami - et par-dessus tout, d'être un enfant en mesure d'apprécier pleinement la vie. "Avec beaucoup d'affection" - dans ce "beaucoup" et dans cette "affection", il y a des ailes qui se déploient et des mains qui bénissent.

 

Ma santé s'est améliorée depuis un mois, mais je suis encore souffrant. Et il manque encore à ce corps fragile mesure, équilibre et discipline. Vous voulez que je vous dise ce qui ne va pas chez moi, alors voilà le diagnostic des médecins :

 

Prostration nerveuse provoquée par le surmenage et une nourriture insuffisante. Désordre général du système. Les palpitations sont une conséquence inévitable. Pouls, 111 battements minutes - la normale se situe aux alentours de 80.

 

Au cours des deux dernières années, May, j'ai poussé mon corps au-delà de ses limites. J'avais l'habitude de peindre aussi longtemps qu'il faisait suffisamment jour, puis d'écrire jusqu'au matin, de donner des conférences et de rencontrer toutes sortes de gens - cette dernière activité étant de loin la chose la plus difficile sous le soleil. A table, je m'engageais dans des conversations avec ceux qui aimaient parler jusqu'à ce que l'on servît le café, que je consommais en très grandes quantités et qui me tenait lieu de nourriture et de boisson. Bien souvent, j'avais l'habitude de rendrer chez moi après minuit et, au lieu de me conformer à la loi divine qui régit notre corps, je me stimulais à l'aide de douches froides et de café corsé, et je passais le reste de la nuit [complètement absorbé] à écrire ou  à peindre - comme si j'étais crucifié. Si seulement, je ressemblais à mes compatriotes du Nord-Liban, ce mal ne m'aurait pas pris dans ses griffes aussi vite. Ils sont robustes et forts, quand je suis tout le contraire, n'ayant malheureusement pas hérité des vertus physiques de ce peuple vigoureux. J'ai pris beaucoup d'espace et de temps pour parler de ma maladie. J'aurais préféré qu'il n'en fût pas ainsi, mais qu'y puis-je quand je n'ai d'autre alternative que de répondre à chacune de vos questions, questions si pleines de douces inquiétude, "de bienveillance et de sollicitude"?

 

Où est cette longue lettre, écrite au crayon sur papier quadrillé comme des mots croisés, et rédigée dans un magnifique jardin donnant sur une longue file de bateaux* ? Où est ma lettre, May ? Pourquoi ne me l'avez-vous pas envoyée ? Je désire tant la recevoir, et je la veux tout entière, sans qu'il n'y manque rien. Savez-vous combien je souhaite recevoir cette lettre après en avoir lu un bref aperçu - un fragment divin qui est venu m'annoncer l'aube d'un nouveau jour ? Savez-vous que, n'eût été ma crainte d'utiliser les mots "en toute folie", je vous aurais envoyé un télégramme la nuit dernière pour vous implorer de me poster la lettre ?

 

Décelez-vous quelque bonté en moi, May ? Et n'avez-vous pas besoin de bonté ? A vos mots tout empreints de gentillesse, quelle pourrait bien être ma réponse ? S'il y a en mon être quoi que ce soit dont vous ayez besoin, mon amie, alors cette chose vous appartient entièrement. La bonté n'est pas une vertu en soi ; son contraire est l'ignorance. L'ignorance peut-elle cohabiter avec "beaucoup d'affection" ?

 

Si la bonté consiste à aimer ce qui est beau, à ressentir quelque respect sacré en présence de ce qui est noble et à aspirer à ce qui est lointain et invisible - si la bonté est tout cela, alors je suis l'un de ceux qui possèdent cette bonté. Mais si elle réside dans d'autres choses, alors je ne sais pas qui ou ce que je suis. J'ai l'impression, May, que la femme parfaite doit exiger la bonté dans l'âme d'un homme, fût-il ignorant.

 

Que j'aimerais me rendre en Egypte en ce moment même. Que j'aimerais être dans mon propre pays, près de ceux que j'aime. Savez-vous, May, que chaque jour j'imagine que je suis dans une maison située dans les faubourgs d'une cité orientale, et j'imagine que mon amie est assise en face de moi, en train de me lire à voix haute ses tout derniers articles, encore inédits, et nous passons de longs moments à discuter de ces sujets avant de nous entendre pour dire que c'est la meilleure chose qu'elle ait écrite jusque là. Après cela, j'imagine aussi que je prends quelques feuillets de dessous les oreillers sur mon lit et que je lis un passage que j'ai écrit la nuit précédente, qui ne recueillerait qu'une approbation mitigée de mon amie, se disant in petto : "Il ne devrait pas écrire quand il est dans cet état. La structure du texte révèle des faiblesses, de la fragilité et de la confusion - il ne devrait pas se livrer à une activité intellectuelle avant d'être totalement guéri". Mon amie se parlerait ainsi et j'entendrais les mots en moi, me convaincant plus ou moins de la véracité de ses propos, avant de dire à voix haute : "Laissez-moi une chance, accordez-moi une semaine ou deux et je vous lirais un texte beaucoup plus beau". A quoi vous rétorqueriez :" Vous devriez vous abstenir d'écrire, de peindre ou de toute autre activité durant une année ou deux, et si vous ne vous abstenez pas je serai encore plus fâchée contre vous".

Mon amie prononce le mot "fâchée" sur un ton d'"absolu despotisme" avant de m'adresser un sourire angélique, si bien que je reste un instant perplexe devant son ire et son sourire, avant de m'en réjouir - et je me réjouis aussi de ma propre perplexité.

 

En parlant d'écrire, savez-vous quelle joie, quelle fierté et quel bonheur m'ont procuré ces articles et ces courts récits qui ont paru ces derniers mois ? Je n'ai pas lu un seul texte de vous sans que mon coeur ne tressaille [de joie], et en les lisant pour la seconde fois, je découvre que toutes les généralités paraissent prendre une signification personnelle, et je devine dans les idées et la structure ce qu'aucune autre personne ne pourrait voir ou lir entre les lignes - lignes qui n'ont été écrites pour personne d'autre que moi. Vous êtes, May, un trésor parmi les trésors de la vie - non, vous êtes plus que cela - vous êtes vous-même. Et je remercie Dieu que vous apparteniez à cette nation à laquelle j'appartiens moi aussi, et que vous viviez à la même époque que moi. Chaque fois que j'imagine que vous vivez au siècle passé ou dans un siècle à venir, je lève la main et balaie l'air comme quelqu'un qui chasse un nuage de fumée devant son visage.

 

D'ici deux ou trois semaines, je dois aller à la campagne pour séjourner dans une petite maison, faite de rêves entre mer et forêt. Que cette forêt est belle et quelle abondance de fleurs, d'oiseaux et de ruisseaux ! Il y a quelques années de cela, j'avais l'habitude d'aller me promener seul dans cette forêt, et j'aimais descendre jusqu'au rivage et m'asseoir tristement sur les rochers, ou bien plonger dans les vagues comme un homme qui souhaite fuir le monde et ses fantômes. Mais cet été, je me promènerai dans la forêt et m'assiérai au bord de la mer, et je découvrirai dans mon âme quelque chose qui m'aidera à oublier ma solitude et dans mon coeur quelque chose qui me distraira de ma tristesse.

 

Dites-moi, May, que ferez-vous cet été ? Irez-vous à Ramleh, à Alexandrie ou au Liban ? Irez-vous seule dans notre Liban ? Oh, quand retournerai-je au Liban ? Pouvez-vous me dire quand je parviendrai à me libérer de ce pays et à m'affranchir des chaînes dorées que mes désirs ont rivées autour de mon cou ?

 

Vous rappelez-vous, May, vous m'avez dit une fois qu'un journaliste de Buenos Aires vous avait écrit pour vous demander une photographie de vous et l'un des vos articles ? J'ai maintes fois pensé à la requête de ce journaliste, requête de tous les journalistes. Chaque fois, je me suis dit, non sans regret : "Je ne suis un journaliste ! Je ne suis pas un journaliste ! Il est par conséquent impossible pour moi de formuler les mêmes requêtes que les journalistes. Si j'étais directeur d'un magazine ou bien éditeur, je serais libre de demander sa photographie sans gêne ni crainte, et sans préambule enjolivé de mots tremblants". Je me suis dit tout cela et continue de me le dire en mon for intérieur. Que ceux qui ont élu domicile dans mon coeur entendent mes paroles.

 

Il est minuit, et jusqu'à présent je n'ai pas écrit sur le papier le mot que mes lèvre prononcent, parfois dans un murmure et d'autres fois à voix haute. Je place ce mot que je souhaite prononcer au coeur même du silence, car le silence protège tout ce que nous disons avec affection, ferveur et foi. Et le silence, May, emporte nos prières où nous voulons, ou bien les élève jusqu'à Dieu.

 

Je vais me coucher maintenant et dormir longtemps cette nuit. Je vous dirai dans mes rêves ce que je n'ai pas exprimé sur le papier. Bonne nuit, May. Que Dieu vous protège.

 

Gibran

 

 

* Je puis voir ces bateaux avec les yeux de l'esprit parce que je me rappelle les avoir vus lors de mon séjour en Egypte.

 

 

 

 

 

 


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Published by Khalil Gibran - dans Textes de Khalil Gibran
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