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3 juillet 2011 7 03 /07 /juillet /2011 22:00

 

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New York, 9 novembre 1919

 

 

 

Ma chère Miss May,

 

Vous êtes furieuse et fâchée après moi, et vous avez toutes les raisons de l'être. Pour ma part, je ne peux faire autrement que me soumettre à votre volonté. Ne pouvez-vous oublier aucune de mes erreurs, moi qui suis si éloigné du monde de la commune mesure ? Ne voulez-vous pas déposer dans le "coffre d'or" [des biens terrestres] ce qui ne mérite pas d'être mis dans le "coffre éthéré" ?

 

L'absent ne peut posséder que la connaissance de première main de celui ou celle qui est présent. Il ne convient pas de considérer cela comme un crime. Car il n'y a pas de crime sans savoir ni conscience. Je n'entends pas verser par mégarde du plomb fondu ou de l'eau bouillante sur les mains de ceux qui possèdent la pleine connaissance, car je sais que tout crime est en soi un châtiment pour le criminel, et que la tragédie dans la vie de la plupart des gens est inhérente à la tâche qui leur est assignée.

 

J'ai trouvé réconfort et consolation dans cet élément transparent devant lequel toutes les distances, toutes les barrières et tous les obstacles s'abolissent. Et le solitaire ne trouve de consolation et de réconfort que dans cet élément, ne désirant et ne cherchant l'aide de personne d'autre. Car vous - vous, qui si souvent vous trouvez dans le monde de l'expression symbolique - vous savez que l'élément transparent en nous se tient à l'écart et éloigné de tout ce que nous sommes, des expressions verbales les plus éloquentes et des aspirations artistiques les plus nobles. Car même s'il était proche du poétique en nous, il ne pourrait donner de formei de couleur à ses mystères. Chaque être humain est capable de feindre quand il est question de ses goûts et de ses dégoûts, et de jongler avec ses ambitions et de marchander ses pensées. Mais aucun homme sur terre n'est capable de feindre au sujet de sa solitude, ni de jongler ou de marchander sa faim et de sa soif. Il n'y a pas un seul être humain en mesure de refaçonner ses rêves, de troquer une image contre une autre, ni de retourner ses secrets. Ce qui est fragile et petit en nous peut-il influer sur ce qui est fort et puissant en nous ? Le moi acquis, lié à la terre, peut-il entraîner une altération et une transformation dans le Moi inné, qui procède du ciel ? Car cette Flamme bleue rayonne, immuable, transforme mais ne peut être transformée, donne des ordres mais n'en peut recevoir.

 

Pensez-vous vraiment - vous qui avez l'un des esprits les plus élevés qui soit - que la "fine ironie" puisse croître sur un terrain semé par la Souffrance, planté par la Solitude et moissonné par la Faim et la Soif ? Pensez-vous que la "plaisanterie philosophie" puisse accompagner un amour de la vérité et un désir de détachement et d'absolu ? Non, mon amie, vous êtes sûrement au-dessus du doute et de la suspicion, car le doute est le lot des esprits lâches et négatifs, tandis que la suspicion hante ceux à qui la confiance en soi fait défaut. Mais vous êtes forte et positive, et ne manquez pas de confiance en soi. Alors pourquoi ne croyez-vous pas en ces choses que le destin met dans votre main ? Et pourquoi ne tournez-vous pas vos regards vers la beauté intérieure, qui est vérité, et pourquoi ne les détournez-vous pas de la beauté extérieure, qui n'est qu'apparence ?

 

J'ai passé tout l'été dans une maison isolée, situé comme dans un rêve entre la forêt et la mer. Chaque fois que, par le passé, j'ai perdu mon Moi, je suis revenu à la mer pour le redécouvrir, et chaque fois que j'ai perdu mon Moi dans les vagues, j'ai recouvré mon identité à l'ombre des arbres. Les forêts de ce pays sont différentes de toutes les autres forêts du monde : elles sont vertes, denses, luxuriantes, existant depuis des temps immémoriaux, depuis le commencement - "Au commencement était le Verbe, et le Verbe était tourné vers Dieu et le Verbe était Dieu". Notre mer est aussi votre mer, cette voix ailée que vous entendez le long des côtes de l'Egypte, nous l'entendons aussi sur ces côtes, et le refrain qui remplit vos coeurs de la majesté et de la grandeur de la vie, comble pareillement nos coeurs de la grandeur et de la majesté de la vie. J'ai entendu la musique de la mer en Orient et en Occident, et dans l'un comme dans l'autre, elle a toujours été le chant éternel de l'infini, hissant l'âme jusqu'aux hauteurs ou la ramenant sur terre, faisait naître en nous tantôt la joie tantôt le chagrin. J'ai écouté cette musique sur les sables d'Alexandrie - oui, oui, sur les sables d'Alexandrie - à l'été 1903, et j'ai alors entendu le langage des temps passés surgissant de la mer d'une civilisation ancienne tout comme j'ai entendu hier la mer d'une civilisation moderne. J'ai entendu ce langage pour la première fois à l'âge de huit ans, perplexe, ma vie est devenue confuse, et j'ai mis à rude épreuve la patience et l'endurance de ma mère (que Dieu ait son âme) en la bombardant de questions.

 

J'entends aujourd'hui le même langage, et je pose les mêmes questions - à la dfférence près que, maintenant, c'est la "mère universelle" qui doit me répondre, et autrement qu'avec des mots, m'aidant à comprendre nombre de choses qui semblent se transformer en silence sur mes lèvres quand j'essaie de les formuler aux autres. Je m'assieds près de la mer, regardant l'horizon au plus lointain, et pose mille et une question - les mêmes que celles que je pose à présent que j'ai l'impression d'avoir quatre-vingts ans comme je le faisais quand j'avais huit ans. "Peut être y a-t-il quelqu'un dans votre sphère qui pourrait répondre ?".

Les portes du temps ne pourraient-elles s'ouvrir ne serait-ce qu'une minute, afin que nous puissions percevoir les mystères et les secrets qui se cachent derrière ? Ne pourriez-vous prononcer un seul mot de "ces puissants décrets secrets de la vie, avant que la mort ne tire son voile sur nos visages"? Vous pouvez vous demander si j'apprécie les bienfaits de la plaisanterie, certes oui, mais uniquement quand je traduis tout cela dans mon propre langage personnel.

 

Un effort intense est juste une échelle qui nous mène au sommet. Bien sûr, je préférerais atteindre le mien en volant, mais la vie n'a pas appris à mes ailes à battre et planer - alors qu'y puis-je ? Car je préfère vraiment la vérité cachée à ce qui est apparent, tout comme je préfère cette perception silencieuse, complète et satisfaisante en soi qui appelle analyse et justification. Mais je me suis rendu compte qu'un silence exalté commence toujours par un mot exalté.

J'apprécie vraiment les bienfaits [de la légèreté d'être], j'apprécie en effet tout dans la vie sauf la confusion, car si ces bienfaits s'entourent d'indécision, je ferme les yeux  et me dis in petto : "Voilà encore une croix pour moi en plus de la centaines d'autres que je porte déjà". Mais l'indécision n'est pas quelque chose de haïssable en soi, elle m'a tenu compagnie jusqu'à la lassitude. C'est devenu le pain que je mange, l'eau que je bois, le lit où je me couche et les vêtements que je porte jusqu'à ce que, me retrouvant incapable même de prononcer son nom, je me sois efforcé d'échapper à son ombre même.

 

Je pense que votre article sur Les Processions doit être le premier de ce genre en langue arabe. C'est la première recherche sur l'intention créatrice de l'auteur quand il a composé ce livre.

Les lettrés d'Egypte et de Syrie feraient bien d'apprendre en s'inspirant de votre exemple comment découvrir l'essence plutôt que la forme des livres, et comment explorer le profil psychologique du poète avant d'essayer seulement d'explorer les formes poétiques extérieures. Je ne devrais pas exprimer ma gratitude personnelle pour votre essai psychanalytique parce que je suis conscient de l'objectivité avec laquelle il a été écrit. Si je devais exprimer publiquement ma gratitude au nom de notre nation, il me faudrait écrire un article sur votre article - quelque chose que notre peuple d'Orient jugerait de mauvais goût. Mais le jour viendra où je dirais ce que je pense de May et de ses talents, et ce que je dirai sur elle sera fabuleux, retentissant et vaste, et ce sera beau parce que c'est vrai.

 

Le livre qui doit être publié cet automne est un volume de dessins dépourvus des "tumultes de la rébellion et de la révolte". N'eût été la grève [des imprimeurs], il aurait déjà paru il y a trois semaines. L'année prochaine, deux livres doivent sortir : "Le Solitaire", auquel je donnerai un autre titre, et qui contiendra des poèmes et des paraboles, le second sera un livre de dessins symboliques intitulé "Vers Dieu" Le dernier me verra terminer un cycle et en entamer un autre. Quant au Prophète - c'est un livre auquel je pense depuis mille ans, mais je n'en ai couché le premier chapitre sur le papier qu'à la fin de l'année dernière. Que puis-je vous dire sur ce prophète ? Il est ma renaissance et mon premier baptême, la seule pensée en moi qui me rendra digne de me dresser à la lumière du soleil. Car ce prophète m'a déjà "écrit" avant même que j'aie tenté de l'"écrire", a été créé avant que je ne le crée, et il m'avait silencieusement incité à le suivre pendant sept mille lieues avant de s'arrêter en face de moi pour me dicter ses souhaits et ses affinités.

 

Interrogez, je vous en prie, mon compagnon et mon aide, l'élément transparent, sur ce prophète et son histoire qu'il raconte. Interrogez cet élément transparent, interrogez-le dans le silence de la nuit quand l'âme est libérée de ses entraves et se débarrasse de ses atours, et il vous révélera les mystères de ce prophète et les mystères de tous les prophètes qui l'ont précédé.

Je crois, mon amie, qu'il y a assez de détermination dans cet élément transparent pour qu'un seul de ses atomes déplace une montagne. En effet, je crois que nous pouvons déployer cet élément comme un câble entre un pays et un autre, comme un moyen grâce auquel nous finirons par savoir tout ce que nous désirons savoir et réaliserons tout ce que nous souhaitons et tout ce à quoi nous aspirons.

J'ai beaucoup de choses à dire sur l'élément transparent et sur tous les autres éléments, mais j'entends rester silencieux sur ces derniers. Et j'entends rester silencieux jusqu'à ce que la brume se dissipe, que les portes du temps s'ouvrent en grand et que l'ange du Seigneur me dise : "Parle, car le temps du silence est révolu. Va de l'avant, car ton séjour dans les ombres de la confusion a été bien long".

 

Quand les portes du temps s'ouvriront-elles ? Le savez-vous ? Savez-vous quand les portes du temps s'ouvriront et quand la brume se dissipera ?

Que Dieu vous garde, May, et vous protège toujours.

 

Sincèrement,

 

Gibran Khalil Gibran.

 

 

 

 

 

 

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