Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 juillet 2011 1 11 /07 /juillet /2011 17:00

 

  la-montagne-cook-en-nouvelle-zelande.jpg

 

 

 

 

Boston, 11 janvier 1921

 

 

 

May,

 

 

Nous sommes parvenus au sommet de la montagne et à nos pieds, s'étendent plaines, forêts et vallées, alors asseyons-nous un instant pour parler un peu. Nous ne pouvons rester ici très longtemps parce que j'aperçois au loin un sommet plus élevé, que nous devons atteindre avant le crépuscule. Mais nous ne quitterons pas cet endroit tant que vous ne serez pas heureuse, et ne ferons pas un seul pas en avant tant que vous n'aurez pas trouvé la paix de l'esprit.

 

Nous avons surmonté un formidable obstacle, non sans embarras, et j'avoue que je me suis montré persévérant et obstiné, mais ma persévérance était dictée par une faculté plus forte que ce qu'on a coutume d'appeler la volonté. J'avoue aussi que j'ai agi sans sagesse dans certains domaines, ne sont-ce pas les sphères de la vie qui pétrifient la sagesse ? N'avons-nous pas en nous quelque chose devant lequel la sagesse se change en pierre ? Si mes expériences présentes étaient, d'une manière ou d'une autre, comparables à celles du passé, je ne les aurais pas décrites - mais elles sont entièrement étranges et nouvelles, et ont survenu subitement. Et si j'avais été au Caire et que je vous avais dit tout cela de vive voix, avec ce ton détaché, sans le moindre sous-entendu, aucun malentendu n'aurait surgi entre nous. Mais je n'étais pas au Caire à cette époque, et il n'y avait pas d'autres moyens de communications que par le courrier - et écrire des lettres sur des sujets comme ceux-là tend à compliquer les problèmes les plus simples et à revêtir du voile épais de la formalité les sujets les plus élémentaires. Car bien souvent, quand nous voulons exprimer une pensée simple, nous mettons dedans tous les mots qui nous viennent, des mots que nos plumes ont l'habitude de coucher sur papier et le résultat est d'ordinaire un "poème en prose" ou un "essai spéculatif". La raison en est que nous sentons et pensons dans une langue qui est plus honnête et plus sincère que celle dont nous nous servons pour écrire.

Bien sûr, nous aimons les poèmes, qu'ils soient en prose ou en vers, et nous aimons les essais qu'ils soient ou non spéculatifs. Mais la passion libre et immortelle est une chose, écrire des lettres en est une autre. Depuis l'époque où j'allais à l'école, j'ai essayé autant que faire se peut d'utiliser des platitudes parce que j'avais l'impression - et je l'ai encore - qu'elles obscurcissent les pensées et les sentiments bien plus qu'elles ne les expriment. Mais il me semble à présent que je ne suis pas totalement parvenu à échapper à cela même que j'abhorre - il me semble qu'au terme des dix-huit mois qui viennent de s'écouler, je me retrouve au même endroit où j'étais à quinze ans, la preuve en est cette méprise dont mes lettres pourraient bien être la cause.

 

Je vous le redis, si j'avais été au Caire, nous aurions réfléchi au moment sur le sens de nos expériences personnelles comme nous aurions pu le faire sur la mer, les étoiles ou le pommier en fleurs. Car quelques étranges et uniques que puissent être nos expériences, elles ne le sont pas davantage que la mer, les étoiles et le pommier. Il est étrange que nous devions nous soumettre aux miracles de la terre et de l'espace, mais que dans le même temps, nous soyons enclins à ne pas croire aux miracles qui sont forgés dans nos âmes.

Je croyais, May, et continue de croire que certaines de nos expériences ne peuvent se produire si deux personnes ne les partagent simultanément. Cette façon de penser pourrait bien être la raison principale pour laquelle certaines de mes lettres vous ont amenée à croire que "nous devons en rester là". Dieu merci, nous ne devons pas "en rester là". Car la vie, May, ne s'arrête pas à un endroit, et le puissant cortège, dans toute sa beauté, ne peut avancer que d'une éternité à une autre. Mais pour vous comme pour moi, pour nous que sanctifiions la vie et sommes enclins à aller vers ce qui est juste, béni, doux et noble dans la vie de tout notre être, qui avons faim et soif du permanent et de l'éternel dans la vie - nous ne souhaitons pas dire ou faire quoi que soit qui engendre la crainte ou "remplisse l'âme d'épines et d'amertume". Nous ne sommes pas capables ni désireux de toucher la bordure de l'autel sinon avec des mains qui on été purifiées par le feu. Et quand nous aimons une chose, May, nous considérons l'amour comme un but en soi et non comme un moyen d'atteindre une autre fin. Et si nous montrons du respect et de la soumission devant le sublime, c'est parce que nous considérons la soumission comme une élévation et le respect comme une forme de récompense. Si nous aspirons à quelque chose, nous considérons cette aspiration comme un don et une gratification en soir.

Nous savons aussi que les choses les plus éloignées sont celles qui s'accordent le mieux à nos aspirations et à nos affinités, et celles qui en sont les plus dignes. En vérité, tous deux - vous et moi - ne pouvons rester à la lumière du soleil et dire : "Nous ne pouvons pas nous passer de ce qui insuffle à l'âme un levain sacré, ni de la caravane qui nous emporte dans la cité de Dieu. En effet, nous ne pouvons nous passer de ce qui nous rapproche de nos Moi Supérieurs et nous révèle la force, le mystère et l'émerveillement qu'abritent nos âmes. Qui plus est, nous sommes capables de trouver le bonheur intellectuel dans les manifestations les plus simples de l'âme car dans une simple fleur, nous trouvons toute la gloire et la beauté du printemps, dans les yeux du nourrisson au sein de sa mère, nous trouvons l'espoir et les aspirations de l'humanité. Mais nous ne sommes pas enclins à utiliser les choses les plus proches de nous comme un moyen pour atteindre les plus lointaines. Nous ne sommes ni capables ni disposés à faire face la vie et à lui dicter nos conditions [en disant] : "Donne-nous ce que nous voulons ou ne nous donne rien - ce que nous voulons, c'est tout ou rien". Non May, nous le faisons pas, parce que nous nous rendons compte que ce qui est juste, béni et permanent dans la vie ne va pas dans le sens de nos voeux, mais nous mène selon sa propre volonté. Quelle raison pourrions-nous avoir de révéler l'un des secrets de notre âme en franchissant les sept mille miles qui nous séparent, sinon la joue de révéler ce secret ? Quelle autre raison pourrions-nous avoir de nous tenir devant les portes du temple, sinon l'honneur de nous trouver là ? Quelle raison un oiseau a-t-il de chanter ou bien l'encens de brûler ? Car une âme solitaire n'a que des aspirations limitées.

 

Que nos voeux d'anniversaire me sont doux, et que leur parfum est délicat. Mais laissez-moi vous raconter une petite histoire, May, et vous rirez un peu à mes dépens. Naseeb 'Arida, qui souhaitait recueillir les articles de Rires et Larmes [et les publier] en un volume - c'était avant la guerre - a décidé d'y ajouter ce choix de textes brefs incluant l'article "Le jour de ma naissance" , auquel il devait mettre la date [appropriée]. Comme je n'étais pas à New York à cette époque, il a commencé à chercher quelle était ma date de naissance - c'est un chercheur infatigable - jusqu'à ce qu'il finisse par dénicher cette date dans le lointain passé et a traduit le "6 janvier" anglais en "Kanoon Al-Awal 6" (correspondant au moi de décembre) ! Du même coup, il a réduit la durée de ma vie de [presque] un an, et reculé le jour réel de ma naissance d'un mois ! Depuis la publication des Rires et Larmes, j'ai eu le plaisir de célébrer deux anniversaires par an, le premier était le résultat d'une erreur de traduction, mais quelle est l'erreur qui en a été réellement la cause en ce monde éthéré, je l'ignore ! Quant à l'année dont j'ai été spolié - Dieu sait, et vous aussi, que j'ai payé un lourd tribut pour cela. Je l'ai payé avec les battements de mon coeur, je l'ai payé avec soixante-dix [tonnes] de souffrances silencieuses et d'aspirations à l'inconnu, - comment pourrais-je permettre à une simple erreur dans un livre de me voler cette année-là ?

 

Je suis bien loin de la "vallée, May, je suis arrivé dans cette ville - Boston - il y a dix jours pour y peindre, et si l'on ne m'avait pas fait parvenir un paquet contenant du courrier envoyé à mon adresse new-yorkaise, j'aurais vécu dix jours de plus sans votre lettre.

Cette lettre a dénoué un millier de noeuds sur la corde de ma vie et transformé le désert de l'"attente" en jardins et en vergers - car l"attente" est la gravure indélébile du temps, May, et je suis continuellement en état d'"attente". Parfois, il me semble que je passe ma vie à attendre ce qui n'advient pas - à l'instar de l'aveugle et de l'infirme qui étaient près de la piscine de Bethseda à Jérusalem : " Car l'ange du Seigneur descendait par moments dans la piscine et agitait l'eau ; le premier alors à y entrer, après que l'eau avait été agitée, se trouvait guéri, quel que fût son mal". Quoi qu'il en soit, désormais mon ange a troublé l'eau de la piscine et j'ai trouvé quelqu'un à mettre dans ces eaux, j'ai marché dans cet endroit enchanté et impressionnant, mes yeux se sont remplis de lumière et mes pieds ont été raffermis et résolus. Je marche à côté d'une ombre plus belle et plus lumineuse que la réalité de tous les hommes. Je marche en tenant [dans ma main] une main qui est douce mais forte, ayant sa volonté propre, une main dont les doigts sont délicats mais capables de soulever des poids et de briser de lourdes chaînes. Et de temps à autre, je tourne la tête et j'aperçois deux yeux brillants et deux lèvres qu'effleure un sourire dont la douceur est comme une blessure.

 

Je vous ai dit une fois que ma vie était double, et que je passais l'une à travailler et à rencontrer les gens, et l'autre dans la brume. Mais ça, c'était hier, car à présent ma vie a été unifiée, et je travaille dans la brume, rencontre les gens dans la brume, dors même, rêve et me réveille dans la brume. C'est une véritable extase au milieu d'un battement d'ailes, car dans cet état d'extase, la solitude n'est pas la solitude, et la souffrance que l'on éprouve à aspirer à l'inconnu est plus agréable que tout ce que j'ai connu. C'est une transe divine, May - une transe divine qui rapproche ce qui est éloigné, découvre ce qui est caché et illumine toutes choses. Je réalise que la vie sans cette transe spirituelle n'est que la balle sans le blé, et j'affirme que tout ce que nous disons, faisons ou pensons est sans valeur comparé à une seule minute passée dans cette brume.

 

Vous voulez graver les mots "poème lyrique" dans mon coeur ! Vous voulez les utiliser contre moi afin de pouvoir prendre votre revanche contre cette forme fragile que je porte et qui me porte. Gravez-les, gravez-les et gravez-les encore, et puis invoquons tous les poèmes lyriques qui se trouvent dans les limbes et ordonnons-leur de se répandre sur cette "terre" et d'y creuser des canaux, d'y construire des routes, d'y ériger des palais, des tours et des temples, de faire du désert des jardins et des vignes parce qu'un peuple puissant va venir y habiter et l'a choisi pour patrie. May, vous êtes une grande et puissante nation de conquérants, et dans le même temps, vous êtes une fillette de sept ans , riant au soleil, pourchassant des papillons, cueillant des boutons de roses et sautant par-dessus les ruisseaux. Rien dans la vie ne m'est plus doux que de courir après cette charmante fillette, de la rattraper et dela ramener à la maison à califourchon sur mon dos pour lui raconter des histoires étranges et merveilleuses - jusqu'à ce que le sommeil effleure ses paupières et qu'elle sombre dans un sommeil paisible et céleste.

 

 

Gibran

 

 

 

 


Partager cet article

Repost 0
Published by Khalil Gibran - dans Textes de Khalil Gibran
commenter cet article

commentaires

Vous Êtes Sur

  • : au-coeur-du-lotus.over-blog.fr
  •  au-coeur-du-lotus.over-blog.fr
  • : Faire partager mes envies, ma spiritualité, mes livres, la musique, mon univers...
  • Contact

 

 

 

 

 

BlogLotus3

Recherche

Bloglotus3

Archives

 

 

BlogLotus4bis

Journal De Vie

blogLotus5