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15 juin 2011 3 15 /06 /juin /2011 12:38

 

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Et celui qui avait servi au Temple le supplia, disant : "Instruis-nous, Maître, afin que nos paroles puissent être, comme les tiennes, chant et encens pour le peuple."

Al-Moustafa répondit : "Vous vous élèverez au-delà de vos paroles, mais votre chemin restera un rythme et un parfum : un rythme pour ceux qui aiment et pour tous ceux qui sont aimés, et un parfum pour ceux qui voudraient passer leur vie dans un jardin.

 

Mais vous vous élèverez au-delà de vos paroles jusqu'au sommet sur lequel tombe la poussière des étoiles, et vous ouvrirez les mains jusqu'à ce qu'elles soient pleines ; puis vous vous étendrez pour dormir comme un oisillon blanc dans un nid blanc, et vous rêverez de votre lendemain comme les branches violettes rêvent du printemps.

Oui, et vous descendrez plus profond que vos paroles. Vous chercherez les sources perdues des rivières, et vous serez une caverne cachée qui renvoie les faibles voix des profondeurs que vous ne pouvez même pas entendre à présent.

Vous descendrez plus profond que vos paroles, oui, plus profond que tous les sons, jusqu'au coeur de la terre, et là vous serez seuls avec Lui, qui se promène aussi sur la Voie lactée."

 

Après un moment, l'un des disciples lui demanda : "Maître, parle-nous de l'être. Qu'est-ce donc être ?"

 

Al-Moustafa le regarda longuement avec amour. Et il se leva pour s'éloigner d'eux, puis il revint et dit : "Dans ce Jardin reposent mon père et ma mère, enterrés par les mains des vivants ; et dans ce Jardin sont ensevelies les semences des années passées, arrivées jusqu'ici sur les ailes du vent. Mille fois ma mère et mon père seront enterrés ici, et mille fois le vent enterrera la semence ; et d'ici mille ans, vous et moi ainsi que ces fleurs, nous viendrons nous rassembler dans ce Jardin, comme maintenant ; et nous serons en état d'aimer la vie, de rêver d'espace et de nous élever vers le soleil.

 

Mais aujourd'hui être, c'est être sage sans être, cependant, étranger au fou ; c'est être fort mais non pas pour causer la perte du faible ; c'est jouer avec de jeunes enfants, non comme un père, mais plutôt comme un compagnon qui veut s'initier à leurs jeux.

 

C'est être simple et franc avec les hommes et les femmes âgés, c'est vous asseoir avec eux à l'ombre de vieux chênes, alors que vous continuez à marcher avec le Printemps.

C'est partir à la rechercher d'un poète, même s'il vit au-delà des sept fleuves, et être en paix en sa présence, sans besoin ni doute, sans une question sur les lèvres.

C'est savoir que le saint et le pécheur sont des frères jumeaux, dont le père est notre Gracieux Roi, et que l'un d'eux est né un instant avant l'autre, nous le considérons comme le Prince héritier.

C'est suivre la Beauté, même si elle vous conduit au bord du précipice ; et bien qu'elle soit ailée alors que vous ne l'êtes pas, et bien qu'elle saute par-dessus le bord, suivez-la. Car où la Beauté n'est pas, il n'y a rien.

C'est être un jardin sans murs, une vigne sans gardien, une maison au trésor à jamais ouverte à tout passant.

C'est être volé, trompé, abusé, oui, induit en erreur, pris au piège puis bafoué ; mais malgré tout, regarder du haut de votre plus grand moi et sourire, sachant qu'un printemps viendra certainement dans votre jardin pour danser dans vos feuilles, et un automne pour mûrir vos raisins ; sachant aussi que si une seule de vos fenêtres est ouverte à l'Es, vous serez jamais vides, et que tous ceux qui sont considérés comme des brigands et des voleurs, des escrocs et des fraudeurs sont vos frères dans le besoin, et que vous êtes peut-être vous-même comme eux aux yeux des bienheureux habitants de la Cité invisible, au-dessus de cette cité.

 

Et maintenant, pour vous aussi dont les mains façonnent et découvrent toutes ces choses nécessaires au confort de nos jours et de nos nuits.

 

Être, c'est être un tisserand, aux doigts clairvoyants, un bâtisseur soucieux de lumière et d'espace ; c'est être un laboureur qui ressent que, dans chaque graine qu'il sème, il cache un trésor ; c'est être un pêcheur et un chasseur, ayant pitié du poisson et du gibier, mais ayant plus grande pitié de la faim et des besoins de l'homme.

 

Et surtout je vous dis ceci ; je voudrais voir chacun de vous sans exception s'associer aux desseins de tout homme, car c'est ainsi seulement que vous pourrez réaliser vos vertueux desseins.

Mes camarades bien-aimés, soyez audacieux et non craintifs ; soyez ouverts et non bornés ; et jusqu'à ma dernière heure et la vôtre, soyez  vraiment votre plus grand moi."

 

Il cessa de parler, et une profonde mélancolie s'empara des neuf disciples. Leurs coeurs se détournèrent de lui, car ils ne comprenaient pas ses paroles.

Et voici que les trois marins éprouvèrent la nostalgie de la mer, ceux qui avaient servi au Temple se languirent de retrouver la consolation de leur sanctuaire, et ceux qui avaient été ses compagnons de jeux désirèrent ardemment retourner à la place du marché. Ils étaient tous sourds à ses paroles, si bien que le son de celles-ci lui était renvoyé comme les oiseaux las et sans nid cherchant refuge.

 

Al-Moustafa s'éloigna d'eux dans le Jardin, sans rien dire ni les regarder.

Ils se mirent à discuter entre eux et à chercher une excuse pour expliquer leur désir de partir.

Ainsi ils s'en allèrent, chacun à sa propre place, si bien qu'Al-Moustafa, l'élu et le bien-aimé, resta seul.

 

 

 

 

 

Khalil Gibran - le Jardin du Prophète 1933

 

 

 

 

 

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Published by Khalil Gibran - dans Textes de Khalil Gibran
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